MÈRES ET FILLES · LES MOMENTS DE FAMILLE
Le téléphone n'a pas encore sonné. Et votre ventre est déjà serré.
L'appel du dimanche à sa mère · 5 min de lecture
L'appel du dimanche à sa mère · 5 min de lecture
Dimanche, 18 h. Vous y pensez depuis midi. Vous avez rangé la cuisine, plié le linge, repoussé. Avant de composer le numéro, vous préparez mentalement deux ou trois sujets « sans risque », comme on révise une interrogation.
Elle décroche à la quatrième sonnerie. « Ah. Tu es vivante. »
Pendant quarante minutes, vous écoutez. Son genou. La voisine qui ne dit plus bonjour. La fille d'une cousine qui vient d'acheter une maison, « une belle maison, avec un jardin ». Vous dites « ah bon ? », « oh non », « c'est bien ». Vous marchez dans l'appartement, le téléphone collé à l'oreille, et vous regardez la lumière baisser par la fenêtre.
À un moment, vous tentez : « Moi, j'ai eu une bonne nouvelle cette semaine. On me propose de prendre la responsabilité de l'équipe. » Un temps. « Oh, bravo. Enfin, fais attention quand même. Les postes à responsabilité, ce n'est pas pour tout le monde. Mais bon, toi, tu as toujours eu besoin qu'on te dise que tu étais la meilleure. » Elle rit. Vous ne savez pas si c'était un compliment.
Vous refermez la petite porte que vous veniez d'ouvrir.
Quand vous dites que vous allez devoir y aller, sa voix change d'un coup. « Bon. Je ne te retiens pas. » Et ce n'est pas une phrase. C'est un courant d'air froid.
L'appel du dimanche n'est pas une conversation. C'est un examen de loyauté, qui se repasse chaque semaine. Et dont les règles ne sont écrites nulle part :
Petite, vous avez peut-être appris à être une bonne spectatrice. À raconter vos histoires vite, avant d'être interrompue. À garder pour vous ce qui vous rendait fière, parce que ça ne semblait jamais intéresser personne. À sentir, à la voix seulement, si l'orage arrivait.
Ce n'est donc pas étonnant que, des années plus tard, un simple « allô » suffise à vous remettre à cette place-là.
Vous avez sans doute essayé d'appeler moins souvent : les reproches ont doublé. Vous avez essayé de faire court : l'appel s'est allongé. Vous avez essayé de lui raconter davantage votre vie, en espérant qu'elle s'y intéresse enfin : vos nouvelles ont été balayées. Vous avez peut-être même mis le haut-parleur en faisant la vaisselle, pour que ça passe plus vite, avec un petit pincement de culpabilité.
Rien de tout ça n'est une erreur. Simplement, toutes ces stratégies cherchent à rendre l'appel acceptable pour elle. Et tant que l'appel doit lui convenir à elle, il vous coûtera, à vous.
Appelez quand vous avez de la place, pas quand l'horloge l'exige. Le dimanche 18 h est devenu un rendez-vous de tribunal. Rien ne vous oblige à vous présenter à l'audience. Un mardi midi, en marchant dehors, après une bonne nuit : choisissez le moment où vous êtes solide. Elle s'en étonnera peut-être. Elle s'y habituera.
Gardez vos trésors pour ceux qui savent les accueillir. Ce n'est pas cacher. C'est protéger. Votre bonne nouvelle mérite des yeux qui brillent, pas un bravo suivi d'une épine. Racontez-la d'abord à quelqu'un qui saura s'en réjouir, pleinement. Si un jour elle sait l'accueillir, tant mieux. En attendant, vous ne lui devez pas vos joies.
Laissez-lui son courant d'air. Quand vient le « je ne te retiens pas », vous pouvez répondre, avec une vraie douceur : « Je t'embrasse, maman. Bonne soirée. » Et raccrocher. Le froid qui suit lui appartient. Vous n'avez pas à le réchauffer.
Ne répondez pas au reproche d'ouverture. « Tu es vivante » attend une justification. Vous pouvez simplement dire : « Oui ! Et toi, comment vas-tu ? » La pique n'a pas de prise quand elle ne trouve personne pour la ramasser.
Donnez-vous un sas. Après l'appel, accordez-vous cinq minutes rien qu'à vous : sortir, mettre une chanson, vous laver le visage, dire à voix haute « c'est fini ». Votre corps a besoin de savoir que vous êtes revenue chez vous.
Quand vous vous sentirez prête, vous pourrez aussi questionner le format lui-même. Qui a décidé que ce devait être un appel, chaque semaine, à la même heure ? Une carte postale, une photo des enfants, un message vocal, un déjeuner une fois par mois… Il existe mille façons de garder le lien. Choisir la vôtre, c'est un grand pas : c'est peut-être la première fois que vous décidez de la forme de votre relation avec elle.
Prenez un instant. Laissez venir l'image d'un dimanche soir qui vous appartient.
Peut-être êtes-vous dehors, ou bien installée quelque part où vous aimez être. Remarquez la lumière, la température de l'air, ce que vous entendez. Remarquez comme votre respiration est ample, comme vos épaules sont basses.
Qu'est-ce que vous faites, juste parce que vous en avez envie ? Avec qui partagez-vous ce moment ? Et cette légèreté, à quoi ressemble-t-elle ?
Prenez le temps de la sentir. Elle est à vous.
Ce dimanche-là existe. Et le lien avec votre mère peut exister aussi, à une juste distance, celle où vous pouvez l'aimer sans vous oublier. Vous découvrirez peut-être même que vous avez de nouveau envie de l'appeler, parfois, pour de vrai.
(Si ces lignes vous ont parlé, écrivez-moi, ou choisissez un moment pour qu'on se parle au téléphone, juste pour parler.)